Mémoire de la traite négrière : Conséquences sur l’Afrique

vendredi 6 juin 2008
par L’Afrique nouvelle génération
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Au XVIe siècle, dans la plupart des régions d’Afrique subsaharienne, il existait des villes considérables pour l’époque (soixante mille à cent quarante mille habitants ou plus), de gros villages (mille à dix mille habitants), souvent dans le cadre de royaumes et d’empires remarquablement organisés, et aussi des territoires à habitat dispersé dense. C’est ce que révèlent les vestiges et les fouilles archéologiques ainsi que les sources écrites, tant externes (arabes et européennes, antérieures au milieu du XVIle siècle) qu’internes (chroniques autochtones rédigées en arabe, langue de la religion comme le latin en Europe). L’agriculture, l’élevage, la chasse, la pêche, un artisanat très diversifié (métallurgie, textile, céramique, etc.), la navigation fluviale et lacustre, le commerce proche et lointain, avec monnaies spécifiques, étaient très développés et actifs.

Le niveau intellectuel et spirituel était analogue à celui de l’Afrique du Nord à la même époque. Le grand voyageur arabe du XIVe siècle, Ibn Battuta, loue la sécurité et la justice qu’on trouve dans l’empire du Mali. Avant l’utilisation des armes à feu, la traite arabe était restée marginale par rapport à l’activité économique et au volume de la population. Léon l’Africain (début du XVIe siècle) mentionne que le roi du Bornou (région tchadienne) ne monte une expédition pour capturer des esclaves qu’une fois par an (1).

A partir du XVIe siècle, la situation s’aggrava singulièrement. Les Portugais pénètrent le Congo, au sud de l’embouchure, ils conquièrent l’Angola, attaquent les principaux ports de la côte orientale et les ruinent, pénètrent dans l’actuel Mozambique. Les Marocains attaquent l’empire songhaï, qui résiste pendant neuf ans. Les agresseurs disposent d’armes à feu, alors que les Subsahariens n’en ont pas. Des milliers d’habitants sont tués ou capturés et réduits en esclavage. Les vainqueurs s’emparent de tout : hommes, animaux, provisions, objets précieux...

Royaumes et empires sont disloqués, émiettés en principautés amenées à se faire la guerre de plus en plus souvent afin d’avoir des prisonniers qui pourront être échangés, notamment contre des fusils, indispensables pour se défendre et pour attaquer. Il en résulte des déplacements de populations provoquant de nouveaux heurts, des regroupements dans des sites refuges, la propagation d’un état de guerre latent jusqu’au cœur du continent. Les razzias se multiplièrent au point d’atteindre le chiffre de quatre-vingts par an, au début du XIXe siècle, au nord-est de la Centrafrique, d’après le lettré tunisien Mohammed el-Tounsy, qui voyageait au Darfour et en Ouaddaï (actuel Tchad) à cette époque (2). Le pourcentage des captifs par rapport à l’ensemble de la population s’accroît donc continuellement entre le XVIIe siècle et la fin du XIXe, et des « districts autrefois densément peuplés furent reconquis par la brousse » ou la forêt (3).

Une catégorie sociale malfaisante

Tout le tissu socio-économique et politico-administratif qui s’était constitué fut progressivement perverti puis ruiné. Les gens furent souvent réduits à l’autosubsistance dans des sites de défense difficiles à cultiver et à alimenter en eau. Une régression énorme dans tous les domaines. Le sort des captifs empira. Une nouvelle classe ou catégorie sociale malfaisante apparut : celle des courtiers, des gardes-chiourmes caravaniers, des interprètes intermédiaires, des avitailleurs... les « collabos » de l’époque. Certains princes essayèrent en vain de s’opposer à ce commerce grandissant des êtres humains. Mais le roi du Portugal répondit négativement aux lettres de protestation du roi du Congo, Alfonso, pourtant converti au christianisme. L’un des successeurs de ce dernier fut réduit au silence par les armes. De même en Angola. Le comptoir français au Sénégal fournit des armes aux Maures pour qu’ils attaquent le damel (4), qui refusait le passage des caravanes d’esclaves. C’est donc bien la sollicitation extérieure qui provoqua une grande extension et la prolifération de l’esclavage en Afrique noire.

Au départ, les rois livraient seulement les condamnés à mort. Mais les Portugais voulurent des effectifs importants, qu’ils prirent eux-mêmes en attaquant sans autre motif. Dès 1575-1580, Dias Novais, premier gouverneur de l’Angola, expédiait les captifs à raison de douze mille par an en moyenne (5). C’est deux fois plus, à partir du seul Angola, que toute la traite transsaharienne à la même époque si l’on se réfère, par exemple, aux chiffres retenus par l’historien américain Ralph Austen.

Au XVIIe siècle et surtout au XVIIIe, la plupart des armateurs européens s’adonnent à cette traite qui rapporte gros, principalement les Hollandais, les Anglais et les Français. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des chiffres énormes sont atteints (lire « Une approche globale du commerce triangulaire ») : sauf dans les années de guerres franco-anglaises, des centaines et des centaines de navires embarquent cent cinquante mille à cent quatre-vingt-dix mille captifs par an selon les années (6). L’insécurité croissante et généralisée dans la plupart des régions multiplia les disettes, les famines, les maladies locales et plus encore les maladies importées, particulièrement la variole. Les endémies s’installèrent et les épidémies fleurirent.

Razzias et guerres intestines

Il y a donc lieu d’additionner tous ceux qui sont morts lors des attaques, pendant les transferts de l’intérieur vers les points de départ et dans les entrepôts ; les suicidés et les révoltés tués au moment de l’embarquement ; les morts imputables à la multiplication des razzias et des guerres intestines engendrées par la dislocation des entités politiques, par la fuite des populations, par la volonté accrue de faire des prisonniers ; les morts de faim (récoltes et réserves ayant été pillées) et de maladies de toutes sortes ; les morts dus à l’introduction des armes à feu et des alcools frelatés, à la régression de l’hygiène et des savoirs acquis..., tous ces morts auxquels s’ajoutent les captifs et captives arrachés au sous-continent. On voit que ce déficit démographique dépasse largement le nombre des naissances viables, lui-même forcément en diminution. Et il faudrait encore tenir compte des « manques à naître ». Comme pendant la guerre de Cent Ans, qui fit perdre à la France la moitié de sa population, la diminution s’est faite de façon irrégulière et différemment selon les régions. Elle s’est fortement accentuée à partir de la fin du XVIIe siècle. Dès le milieu du XVIIIe, la diminution globale fut massive et rapide.

Est-il possible d’évaluer cette diminution ? Pour mesurer les effets démographiques de la guerre de Cent Ans en France, on a comparé le nombre de « feux allumants » (c’est-à-dire de maisons habitées) existant avant cette guerre au nombre de ceux comptabilisés après. Certes, pas plus qu’en Inde, on ne dispose ici de registre de baptêmes, mais on sait, d’après les voyageurs et explorateurs du XIXe siècle, qu’en Afrique occidentale les plus grandes agglomérations n’avaient plus que trente mille à quarante mille habitants. Elles étaient donc environ quatre fois moins importantes que les plus grandes villes du XVIe siècle.

D’après les mêmes témoignages, on peut observer que la différence était encore plus grande pour la population rurale ou pour le nombre de combattants qu’un prince ou un chef de guerre pouvait aligner. Le rapport approximatif de quatre à un, observé en Afrique occidentale, est-il représentatif de la diminution de l’ensemble de la population de l’Afrique noire entre le XVIe et le XIXe siècle ? Du cap des Palmes (7) au sud de l’Angola, les pertes furent plus élevées encore. Gwato, le port du royaume de Bénin (actuel Nigeria), comptait deux mille feux lors de l’arrivée des Portugais et n’en avait plus que vingt à trente quand les explorateurs du XIXe y surgirent (8). L’historien américain William G. Randles montre que la population de l’Angola avait également été réduite dans de très grandes proportions (9). En revanche, les régions du Tchad sont restées assez bien peuplées jusque vers 1890 (villages de trois mille habitants en 1878).

Dans le Soudan actuel, le dépeuplement commence avec la domination esclavagiste du pacha d’Egypte Méhémet-Ali, en 1820. En Afrique orientale, les hauts plateaux, comme au Rwanda et au Burundi, restent densément peuplés, environ cent habitants au kilomètre carré, contrairement à ce qu’il en était dans la région du lac Malawi (ex-lac Nyassa). En Afrique du sud, dès la première moitié du XIXe siècle, l’action des Anglais s’ajoute à celle des Boers (10) pour décimer les peuples autochtones. Dans l’ensemble, il paraît raisonnable de considérer que la population d’Afrique noire était, au XIXe siècle, trois à quatre fois moindre qu’au XVIe.

Mais peut-on connaître l’importance de la population d’Afrique noire vers le milieu du XIXe siècle ? La conquête coloniale (artillerie contre fusils de traite), le travail forcé multiforme et généralisé, la répression des nombreuses révoltes, la sous-alimentation, les diverses maladies locales et, de nouveau, les maladies importées et la continuation de la traite orientale ont encore réduit la population qui restait d’environ un tiers, jusqu’en 1930. A cette date, des mesures administratives et sanitaires ont amorcé le redressement démographique qui s’est réalisé très progressivement.

Cette évaluation a été possible car, avec la présence européenne à l’intérieur des territoires, certaines indications statistiques se sont ajoutées aux sources narratives (11). En 1948-1949, un recensement général et coordonné a été effectué dans toute l’Afrique subsaharienne. Après correction pour défaut de déclaration, la population a été évaluée entre cent quarante et cent quarante cinq millions de personnes, approximativement. Compte tenu de l’accroissement enregistré entre 1930 et 1948-1949, on peut estimer qu’en 1930 la population se chiffrait entre cent trente et cent trente-cinq millions d’individus, lesquels représentent donc les deux tiers de la population approximative des années 1870-1890, évaluée ainsi à environ deux cents millions. On en conclut que la population était au XVIe siècle de l’ordre de six cents millions au moins (soit une moyenne d’environ trente habitants au kilomètre carré) selon le résultat de mes recherches. Les chiffres anciens de trente à cent millions étaient totalement imaginaires, ainsi que l’a montré Daniel Noin, ex-président de la commission population de l’Union géographique internationale (12).

Insécurité permanente et croissante

Entre le milieu du XVIe siècle et le milieu du XIXe siècle, la population subsaharienne s’est donc réduite de quelque quatre cents millions. Sur ce total, le pourcentage de ceux qui ont été déportés, à partir des côtes et du Sahel, est impossible à préciser en raison de l’importance des fraudes et du nombre très élevé de clandestins, avant et après l’interdiction de la traite. Diverses sources et recherches conduisent à augmenter de plus de 50 % les chiffres officiels pour ce qui est de la traite européenne (13). Les évaluations de la traite arabe sont aussi aléatoires. Pour donner un ordre de grandeur, disons que le chiffre, pour les deux traites additionnées, doit se situer entre vingt-cinq et quarante millions. Il reste encore très discuté, mais il est certain que les faibles évaluations ne tiennent pas compte de l’énormité des dissimulations. Les neuf dixièmes des pertes totales, au moins, se sont produites en Afrique même, ce qui s’explique par l’extraordinaire durée d’une grave insécurité permanente et croissante sur l’ensemble du territoire, du fait du cumul des effets destructeurs, directs et indirects, des deux traites simultanées de plus en plus intensives.

Une guerre de Cent Ans qui a duré trois cents ans, avec les armes de la guerre de Trente Ans puis des siècles suivants. La conquête et l’occupation coloniale, ainsi facilitées, ont incrusté l’extraversion, tant culturelle qu’économique, et rendu particulièrement problématique la restructuration de l’ensemble subsaharien et de chacune de ses régions. Il n’y a qu’une dizaine d’années que l’Afrique noire a recouvré le niveau de population qu’elle avait au XVIe siècle, mais de façon très déséquilibrée par la congestion des capitales.

Les conséquences des traites sont lourdes et pernicieuses, mais beaucoup n’en mesurent pas l’importance.


(1) Léon l’Africain, Description de l’Afrique, J. Maisonneuve, Paris, 1981.

(2) Pierre Kalck, Histoire de la République centrafricaine, Berger-Levrault, Paris, 1995.

(3) Charles Becker, « Les effets démographiques de la traite des esclaves en Sénégambie », dans De la traite à l’esclavage, actes du Colloque de Nantes, tome II , Centre de recherche sur l’histoire du monde atlantique (CRHMA) et Société française d’histoire d’outre-mer (SFHOM), Nantes-Paris, 1988.

(4) Titre donné aux souverains traditionnels du royaume de Cayor (Sénégal).

(5) William G. Randles, « De la traite à la colonisation. Les Portugais en Angola », dans Annales Economie Société Civilisation (ESC), 1969, p. 289-305.

(6) Idem.

(7) Sur l’actuelle frontière entre la Côte d’Ivoire et le Liberia.

(8) Duarte Pacheco Pereira, Esmeraldo de situ orbis, Centre d’études de Guinée portugaise, Mémoire n° 19, Bissau, 1956.

(9) Williams Randles, op. cit.

(10) Colonisateurs hollandais.

(11) Daniel Noin, La population de l’Afrique subsaharienne, Editions Unesco, 1999, p. 21 et 23.

(12) Idem.

(13) Charles Becker, op. cit.


Par Louise Marie Diop-Maes Docteure d’Etat en géographie humaine, auteure d’Afrique noire, démographie, sol et histoire, Présence africaine-Khepera, Dakar-Paris, 1996.

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/20... - novembre 2007


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